
Nvidia, leader incontesté des puces d’IA, affiche une santé financière insolente, bousculant les géants du numérique. Pourtant, l’ombre de la Chine plane sur son succès fulgurant. Les restrictions américaines pourraient, à terme, catalyser l’émergence d’un puissant écosystème concurrent dans l’Empire du Milieu.
💡 Points clés
- 💰 Les restrictions américaines ont occasionné des pertes financières importantes pour Nvidia, mais sans impacter significativement ses résultats à court terme.
- 🏰 La Chine représente désormais une part réduite des revenus des centres de données de Nvidia, passant de 20-25% à 10-15%.
- 🤖 L’exclusion du marché chinois pourrait stimuler le développement d’un écosystème IA rival, mené par Huawei.
- 🔊 Nvidia tente de maintenir sa présence en Chine en développant de nouvelles puces adaptées aux restrictions.
Nvidia, un géant à la croissance insolente
Le spécialiste américain des cartes graphiques, Nvidia, surfe sur une vague de succès sans précédent. Son fondateur, Jensen Huang, a récemment cédé une partie de ses actions, empochant une somme avoisinant les 900 millions de dollars. Sa fortune personnelle est estimée à 138 milliards de dollars, reflétant la fulgurante ascension de son entreprise. Nvidia est désormais la deuxième société la mieux valorisée au monde, juste derrière Microsoft. Une performance remarquable pour une entreprise née il y a trente ans dans un fast-food.
Fin mai, Nvidia a dévoilé des résultats trimestriels exceptionnels. Son chiffre d’affaires a bondi de 69% sur un an, atteignant 46,06 milliards de dollars. Cette croissance impressionnante s’est maintenue malgré les turbulences géopolitiques et les mesures de rétorsion imposées par l’administration américaine à l’encontre de la Chine.
Les restrictions chinoises : un impact financier mesuré à court terme
Les administrations successives, de Joe Biden à Donald Trump, partagent un objectif commun : freiner l’avancée technologique de la Chine. En 2022, l’administration Biden a interdit l’exportation des puces Nvidia les plus avancées. Plus récemment, à la mi-avril, celle de Trump a proscrit l’envoi des puces H20 vers le pays. Ces puces étaient pourtant une version volontairement bridée, conçue spécifiquement pour le marché chinois.
Jensen Huang a publiquement regretté ces politiques. Il estime que le marché chinois de l’IA pourrait atteindre 50 milliards de dollars d’ici deux à trois ans. Ne pas pouvoir y opérer représente une perte significative de revenus et d’emplois pour les États-Unis. Nvidia évalue l’impact de l’interdiction de la puce H20 à 4,5 milliards de dollars d’inventaires invendables. S’ajoute une perte de 10,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires.
« La Chine n’est en réalité déjà plus un très gros marché pour Nvidia. De 20 à 25% de son chiffre d’affaires sur les centres de données initialement, la Chine ne représentait plus que 10 à 15% suite à la première vague de restrictions sous l’administration de Joe Biden en 2022. Ce n’est pas rien, mais quand on sait que Nvidia fait 15% de croissance séquentielle chaque trimestre hors de Chine, on voit que ça ne représente pas un vrai défi pour les résultats économiques de l’entreprise à court terme. » — Antoine Chkaiban, consultant chez New Street Research.
Selon Antoine Chkaiban, consultant chez New Street Research, ces chiffres, bien que conséquents, n’ont pas ébranlé les résultats financiers de Nvidia à court terme. La position dominante du groupe et sa trajectoire de croissance hors de Chine compensent largement ce manque à gagner. Même des concurrents comme AMD ont subi des pertes d’inventaire similaires.
L’émergence d’un écosystème IA rival : un défi stratégique à long terme
Au-delà des pertes immédiates, l’exclusion de Nvidia du marché chinois pose un défi stratégique majeur à long terme. L’entreprise ambitionne de devenir l’écosystème par défaut pour les puces d’IA, une position qu’elle détient de facto aujourd’hui. Priver les entreprises chinoises des puces Nvidia risque de ralentir leur progression à court terme. Cependant, cela favorise aussi l’émergence d’un écosystème rival dans l’Empire du Milieu. Le géant Huawei s’efforce déjà d’incarner cette alternative.
Huawei est confronté à des défis de production pour ses puces Ascend. SMIC, l’entreprise chinoise qui les fabrique, n’a pas accès aux machines les plus avancées d’ASML. Depuis 2019, l’entreprise néerlandaise ne peut plus exporter ses machines de lithographie par rayonnement ultraviolet extrême (EUV) vers la Chine. Ces équipements sont essentiels pour les gravures les plus fines, de deux ou trois nanomètres. Huawei doit se contenter de puces de sept nanomètres et peine à les produire en grand volume. L’objectif de 500 000 puces fixé l’an dernier n’a pas été atteint.
« La Chine a un accès abondant à l’énergie. Même si Huawei doit utiliser quatre fois plus de puces pour compenser une finesse de gravure moindre, elle peut le faire, et ainsi gagner en puissance, en expérience et commencer à développer un écosystème rival compétitif. Cela ne se fera pas tout de suite, on parle d’un horizon d’au moins dix ans, mais à terme, c’est une menace pour Nvidia. » — Antoine Chkaiban.
Malgré ces obstacles, sous-estimer Huawei serait une erreur. Le géant chinois a progressé plus rapidement que prévu par la plupart des experts. Il possède des atouts, comme l’accès abondant à l’énergie. Cette ressource lui permet d’utiliser davantage de puces pour compenser une finesse de gravure moindre. Cela pourrait, à terme, lui permettre de construire un écosystème concurrentiel. Ce scénario est envisagé sur un horizon d’au moins dix ans, mais représente une menace crédible pour Nvidia.
Nvidia cherche l’équilibre sur le marché chinois
Malgré le recul infligé par les restrictions et la part désormais réduite des revenus chinois, Nvidia n’a pas l’intention d’abandonner ce marché. À peine la puce H20 interdite, Jensen Huang prépare déjà le lancement d’un nouveau modèle. Moins puissant encore, il sera exclusivement dédié au marché chinois. Sa sortie est prévue pour juillet. Contrairement à la H20, cette nouvelle puce n’utilisera pas l’architecture Hopper, la plus avancée de Nvidia.
Nvidia navigue une voie étroite. La nouvelle puce doit être suffisamment bridée pour obtenir l’approbation de l’administration américaine. Des discussions sont d’ailleurs en cours avec la Maison-Blanche pour trouver une solution satisfaisante. Dans le même temps, Nvidia doit proposer une offre suffisamment compétitive face aux puces de Huawei. L’objectif est de maintenir l’intérêt des entreprises chinoises pour ses produits. Cet équilibre délicat est un véritable casse-tête pour Jensen Huang. Toutefois, si ce pari réussit à freiner l’émergence d’un écosystème rival en Chine, l’enjeu en vaudra largement la chandelle.



